En 1872, au mois de mai, douze ans après le rattachement de la Savoie à la France, un viticulteur bordelais, ayant entendu parler des eaux, vient dans la province d’Evian. En peu de mot, si l’eau lui permet de suivre un régime en commettant moins d’excès à table, c’est quand même grâce au vin d’Evian qu’il retrouve l’équilibre pour des sorties de table sans ivresse.

Pour venir dans cette province éloignée de son Médoc, notre homme avait longuement voyagé. Il fut heureux de trouver facilement une source pour se désaltérer. Mais il avait besoin d’être rassuré. Il craignait qu’avec de l’eau comme seule boisson, l’ennui le gagne. Il constate pourtant que l’on sert à Evian, discrètement dans les salons des grands hôtels un vin d’une grande clarté, qui luit la nuit comme au soleil. Il se renseigne. Personne ne semble pouvoir l’informer. Il se met en quête, mais cette année là, il retourne en Gironde sans réponse.

Il ne peut pas revenir avant plusieurs années, soit il est trop occupé, soit les conditions politiques ne le rassurent pas. C’est seulement en 1885 qu’il se fait une joie de retourner à Evian. L’âme vignoble, il revient en fin de saison et se promène sur les hauteurs. Il apprend qu’à la suite des Cachat, les nouveaux propriétaires de la fameuse source dont les vertus ont été révélées en 1789, ont tout perdu. Les vignes des Cachat ont définitivement disparue depuis la construction de l’hôtel en passe de devenir l’Hôtel Splendide.

En se promenant, le vigneron bordelais s’émerveille du panorama en même temps que du spectacle des raisins qui retombent comme les fruits des arbres. Il s’approche avec curiosité et rit de sa découverte : chez lui, les sarments rampent tandis qu’ici ils grimpent sur des châtaigniers ou des troncs secs, en les colorant gracieusement. Les raisins luisent au soleil comme autant de perles dorées. Le paysage est moucheté de vermeil. Avec la délicatesse du connaisseur, il sort son couteau et s’offre une grappe. Il savoure le fruit qu’il vient de chaparder. Il découvre avec délice les effets merveilleux d’un tendre chasselas.

Pendant ce temps, à la ferme Granjux située sur les hauteurs, le propriétaire l’observe et sans s’offusquer l’invite à une dégustation. Le gourmet d’Aquitaine s’amuse de la différence entre la vigne en hautain et celle en crosse. Le vin est clair.

Le Bordelais se laisse charmer par le doux breuvage qui lui rappelle la limpidité du raisin. Comme éclairé par le soleil, la boisson est chatoyante et c’est sans ivresse que notre homme repart vers le Léman. Quelques jours plus tard, il revient visiter les caves si accueillantes et s’aperçoit qu’il maîtrise désormais très bien sa consommation. Il se fait mystérieux. Il échange avec le médecin d’Evian lequel confirme connaître cette propriété.

C’est, dit l’homme de science,

« le vin d’Evian est celui de la séduction, parce qu’il rend gai le plus sombre, mais ne l’enivre pas.»

Il ajoute même que

« les consommateurs du vin d’Evian savent, en le buvant résister à la tentation. »

De retour dans son château de Bordeaux, il se comporte comme s’il venait de découvrir l’un des secrets de l’existence. Il organise quelques dégustations fines à de rares convives qu’il sélectionne pour leur discrétion. Alors même qu’on le presse de dire la provenance, il répond par un rire et préserve son secret. C’est ainsi qu’il n’a jamais expliqué par quel mystère, après son ultime chapardage, il savait désormais résister à la tentation.

Quand ses proches l’interrogeait sur son secret de longévité, il faisait cet aveu :

« Le véritable complément de l’eau de la jeunesse c’est le vin de la gaité. »

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